Retour en terre hellène

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Athènes, juin 2015

Τελικός προορισμός : ελευθερία ! (Destination finale : liberté !)

C’est le thème de l’édition 2015 du festival “Résistance”, événement politique et culturel organisé depuis 2008 par l’Organisation communiste de Grèce (KOE, courant d’ex-maoistes qui a rejoint Syriza en 2007 et fait partie de sa majorité depuis 2013), et qui rassemble chaque année pendant trois soirs plusieurs centaines de participant-e-s. Invitée une première fois il y a trois ans, c’est avec grand plaisir que je retrouve les camarades de KOE, toujours aussi accueillant-e-s et chaleureux-ses. Plusieurs délégations étrangères sont également présentes : du pays basque, de Tunisie, de Turquie, du Danemark, de Russie…Au programme cette année : un meeting d’ouverture “Un monde post-néoliberal est-il possible” avec comme intervenants principaux Álvaro García Linera, le vice-président de l’Etat plurinational de Bolivie, et l’intellectuel vénézuelien Luis Britto Garcia ; un débat sur la crise de la vieille Europe avec le théoricien tiers-mondiste franco-égyptien Samir Amin et l’auteur militant britannique Tariq Ali ; et une table-ronde sur les mouvements du pourtour est de la Méditerranée avec Ertuğrul Kürkçü, président d’honneur du HDP turc, et Mouna Mathari, du Front populaire tunisien.

Le festival s’ouvre avec la présence “surprise” et très appréciée de Zoé Konstantopoulou, la présidente du parlement grec à l’initiative notamment de la convocation de l’audit de la dette et en charge de la commission anti-corruption, dont la courte intervention offensive au début du meeting est très applaudie. Le discours d’Álvaro García Linera, le vice-président bolivien, sur la stratégie de construction d’alternatives à l’austérité et au néolibéralisme, inspiré de son expérience nationale, est lui aussi particulièrement éloquent. Il a également ici une résonance d’autant plus forte qu’il fait écho à bon nombre de débats et de questionnements qui agitent depuis les militant-e-s. Ces dernier-e-s sont en effet très critiques de la stratégie de négociation et des concessions au programme de Syriza faites par le gouvernement à la Troïka. Depuis plusieurs mois, c’est l’attente, dans un grand sentiment d’incertitude. Tsipras, “le petit” comme on l’appelle ici, va t-il reculer ou rompre? Compromettre la victoire durement gagnée et l’espoir soulevé en Grèce, en Europe et au-delà ou reprendre le contrôle de la souveraineté nationale et ouvrir la brèche vers une Europe des peuple? Pour les camarades de KOE, il n’y a là aucun doute: il faut résister, résister, encore et toujours…

Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit…

Ces vieillards ne parlent pas.
Leurs enfants ont pris le maquis.
Ils ont enterré leur cœur dans la montagne.
Comme un baril de poudre.
Près des yeux, ils ont un arbrisseau de bonté
entre les sourcils un faucon de force,
et dans le cœur un mulet de colère
qui ne supporte pas l’injustice.
Et ils s’assoient ici maintenant, ici à Makronissos
à l’ouverture de la tente, face à la mer,
comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit,
les ongles enfoncé dans la pierre. Ils ne parlent pas.

Yannis Ritsos

Au milieu des danses effrénées et des discussions politiques à bâtons rompus, les camarades nous ont organisé un moment de recueillement avec la visite d’un lieu d’histoire et de mémoire marquant : le musée des exilé-e-s de Makronissos.
Durant la guerre civile et la dictature des colonels, l’îlot de Makronissos, situé au large de l’Attique, fut utilisé comme lieu de déportation des opposants politiques. Entre 1947 et 1958, de 50 000 à 100 000 personnes y furent internées, hommes, femmes et même enfants,
pour beaucoup militant-e-s ou sympathisant-e-s communistes, membres du
Parti (KKE) ou de l’armée populaire de libération nationale (Elas). Plusieurs
grandes figures politiques, artistiques et intellectuelles comme le le héros
de la résistance Apóstolos Sántas, le
poète Yannis Ritsos ou encore le compositeur Mikis Theodorakis,   font ainsi partie des déporté-e-s.

La
propagande officielle présentait cet internement massif comme un «
sanatorium national », un « laboratoire de nationalisation » assurant le
« retour de la population déviante vers le berceau d’une Grèce
éternelle ». Le but était de « réhabiliter » les « mauvais » Grecs,
considérés comme des « traîtres » et des « ennemis de l’Etat ». Les prisonniers
vivaient sous des tentes exposés à l’extrême chaleur ou au froid,
souffrant de faim et de soif, subissant la torture, l’isolement, le lavage de cerveau, les massacres sommaires. Ceux qui étaient brisés psychologiquement
signaient une déclaration dans laquelle ils reconnaissaient leurs erreurs et
sollicitaient le pardon, puis étaient envoyés en première ligne pour
lutter contre leurs camarades. Ceux qui refusaient de signer risquaient la Cour militaire et l’exécution. Entre sable et vent, dans cet enfer de pierre, de mer et de soleil, c’est notamment à travers leur art clandestin (poèmes, peintures, sculptures…) que les détenu-e-s expriment leurs souffrances et leur résistance.

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Malgré la fin du
programme de « réhabilitation » en 1949, des prisonniers politiques ont
continué à être transférés à Makronissos jusqu’en 1960, l’île étant définitivement abandonnée en 1961. Longtemps occultées, l’histoire et la mémoire de ce lieu est maintenue vivante depuis plusieurs années par le travail des dernier-e-s survivant-e-s, de leurs soutiens et familles, témoignant d’une résilience qui n’est pas sans rappeler la dignité et le courage face à l’adversité dont fait aujourd’hui encore preuve le peuple grec.

La parole au peuple

L’annonce a pris tout le monde de court, y compris (surtout) les militant-e-s et les dirigeant-e-s de Syriza. Le jour même, en délégation pour le compte d’Ensemble ! avec Alexis Cukier et Pierre Khalfa, nous rencontrions différents conseillers, ministres et membres de la direction de la coalition de gauche radicale au pouvoir. Qu’ils soient de la majorité ou des courants critiques, tous étaient plutôt pessimistes, à différents degrés, quant à l’issue des négociations. L’impression qui ressort alors de nos échanges, entre analyse générales un peu convenues sur la ligne officielle et informations plus précises et fort instructives sur les projets de loi en cours, est celle d’une paralysie du parti et des militant-e-s, d’un manque de absence de communication entre ces derniers et un gouvernement qui semble faire preuve de beaucoup d’impréparation, et d’une importante démobilisation des mouvements sociaux. Un seul de nos interlocuteurs, le dernier, militant d’Attac France mais non membre de Syriza, aura un discours plus optimiste et nous assure que non, le gouvernement ne cannera pas plus face à la Troïka. Le retour de Tsipras et des négociateurs en fin de soirée et son intervention télévisée au tout petit matin appelant à un référendum sur les demandes des créanciers lui donnent finalement raison.

Grecques, Grecs,

Face
à cette mise en demeure dont le but est de nous faire accepter une
austérité extrême et humiliante, sans fin, sans perspective de
redressement social et économique, je vous invite à vous prononcer
souverainement, fièrement, comme l’histoire grecque vous y enjoint.

Répondons à l’autoritarisme et à l’austérité extrême par la démocratie, avec sérénité et détermination.

Que
la Grèce, ce lieu qui a vu naître la démocratie, adresse une réponse
démocratique retentissante à la communauté européenne, à la communauté
internationale.

Je m’engage à respecter le résultat de votre choix démocratique, quel qu’il soit.

Je
suis absolument sûr que votre décision fera honneur à l’histoire de
notre patrie et sera un message de dignité adressé au monde.

En
ces heures cruciales, nous devons tous nous rappeler que l’Europe est
la maison commune de ses peuples. Que l’Europe ne se répartit pas entre
des « propriétaires » et des « invités ».

La Grèce est et demeurera une partie indissociable de l’Europe et l’Europe une partie indissociable de la Grèce.

Mais une Europe sans démocratie sera une Europe sans identité et sans boussole.

Je
vous appelle tous et toutes, dans un même élan national, dans l’unité
et la sérénité, à prendre les décisions que nous méritons.

Pour nous, pour les générations suivantes, pour l’histoire des Grecs.

Pour la souveraineté et la dignité de notre peuple.”

Allocution du premier ministre grec, Alexis Tsipras, faite dans la nuit du 26  au 27 juin 2015 (traduction française par Dimitris Alexakis).

N’en déplaise au président du Conseil européen Donald Tusk, dont la réplique à Tsipras “Game is over” fait aussitôt la Une des media grecs, iI ne s’agit pas, ici d’un petit jeu politicien. Et les Grec-que-s, qui ont tou-te-s écouté l’intervention de leur premier ministre des terrasses des tavernes populaires aux intérieurs des salons bourgeois, l’ont bien compris. En refusant de signer un accord qui risquait de diviser et affaiblir son camp et en appelant à ce référendum, Tsipras réussit à ressouder et remobiliser son parti, sa majorité, et ses
militant-e-s. En redonnant la parole à son peuple pour décider de son propre avenir, il exprime à son égard un niveau de
respect et de confiance peu communs de nos jours.  C’est un pari, certes, risqué qui plus est, mais aussi une belle “leçon” de démocratie qui retentit comme une gifle cinglante à la face des technocrates bruxellois et autres dirigeant-e-s et oligarques européen-ne-s.

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Paris, juillet 2015

Le peuple grec a parlé et, pour lui, comme pour nous en France il y a dix ans, c’est non ! Merci à vous les Grec-que-s. Ευχαριστώ πολύ. Hier, quelque chose a changé en Europe. La peur a commencé à changer de camps. L’espoir a repris des couleurs. L’horizon des possibles, toujours incertain, s’est quelque peu éclairci. Nous marchons maintenant un peu plus fort-e-s vers la liberté.

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